le lac
janvier 15, 2008
La nouvelle l’avait bouleversé.
Elle lui avait donné l’impression qu’une ombre singulière et meurtrière se tenait silencieusement dans son dos et qu’elle faisait tranquillement glisser ses doigts glacés et gantés sur sa colonne, suivant le relief irrégulier de ses vertèbres et s’arrêtant entre chaque respiration. Il en était frigorifié. Et stupéfié.
Depuis quelques jours déjà, la menace du temps était propice à son frissonnement. Ou peut-être pas.
La route avait été longue. Sa vie, elle, serait courte. Aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Il s’en contrefichait d’ailleurs éperdument. Il jonglait avec les pourquoi, les comment, les jamais et les peut-être qui tombaient dans le vide, coagulés par une nouvelle réalité. Absurde. Mais vraie. Il souhaitait récupérer ses rêves, les retrouver afin qu’il puisse à nouveau s’évader, se libérer. Mais on les lui avait volés. Maintenant, il devait tuer le temps pendant que défilent les journées sans fin, pleurer l’éternité d’un enfer non convoité. Devant lui s’étendait un lac magnifique où l’horizon s’y évanouissait. La beauté du paysage pesait sur ses frêles épaules d’homme; il se laissait bercer, comme hypnotisé, par le léger clapotis de ses pas sur le rivage, par les ricochets, petits et grands, du galet qu’il venait de lancer à l’eau, par la formation d’ondulations infinies, comme celles ressenties dans son cœur. Tout son corps. « Prends-le mon cœur, de toute façon il t’a toujours appartenu », qu’il disait. Qu’il criait. L’écho revenait comme un boomerang, le giflait, lui rappellait qu’il était désormais seul, seul à clapoter, à vociférer sa douleur qui se déchargeait sans aucune retenue dans ses veines, dans sa gorge, muette. Tristesse rageuse et ravageuse. Une tristesse qui coulait sur ses joues d’homme fragile, marqué par la fatigue. Et son passé. Comme un caillou, il était tombé lourdement, sans émotion, préférant l’oublier, l’abandonner aux détriments d’un présent négligé, rongé. Toute sa vie, il avait lutté pour dire les bonnes choses au bon moment. Toute sa vie, il s’était interrogé. Quand ? Courir, toujours courir sans oser prendre le temps de s’arrêter et affronter. La mort, telle une poursuite sans trêve. Respirer, inhaler une vie qui fuit malgré tout, ravagée par les affres corrosives du trépas. Sa quête reposait désormais sur lui; entre ses mains, son destin. « Moi », qu’il laissait échapper dans un sifflement. À l’horizon, le soleil, orange et heureux, se couchait sur le magnifique lac aux reflets ondulés par un galet innocemment lancé et les émotions d’un homme sauvagement ravagé.
La nouvelle l’avait certes ébranlé. Plus qu’il ne pouvait l’imaginer. Comment ignorer le ralentissement d’une vie immobilisée par la maladie ? À genoux devant ce lac si magnifique, l’homme pleurait sa fatalité. Toute sa vie, il avait poursuivi une quiétude interdite. Toute sa vie, oui. Mais jamais de toute sa vie avait-il pensé qu’il n’aurait d’autre choix que de mourir en silence.
Dans le silence et la solitude d’un lac si magnifique.
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