Archive for 29 juin 2008
Peugeot mauve
Ah, le sentiment de ne faire qu’un. UN, grand U, grand N. C’est ce qui m’est arrivé aujourd’hui, à vélo, sur le bord du fleuve. J’étais seule au monde, entourée de mouettes et d’un héron. Je ne faisais qu’un avec mon vélo, ma petite reine; j’étais carrément invincible. Ni le vent, ni la pluie, ni même l’humidité intense ne pouvaient m’arrêter. C’est si facile de se perdre dans nos souvenirs dans ces moments-là. Je me suis demandée à quand remontait ma passion pour le vélo, et je me suis répondu que « je pédalais avant même de savoir marcher », je dirais donc un petit peu moins de trente ans. Quand même, ce n’est pas rien. Je me souviens de ces longues randonnées à vélo avec ma mère, qui enfourchait pour l’occasion son magnifique Peugeot mauve circa 1971 (ce que je donnerais aujourd’hui pour pouvoir me déplacer avec cette bécane…). J’étais évidemment assise à l’arrière, solidement attachée sur mon petit siège de bébé. Et je riais, les lulus dans le vent. J’étais si contente, si heureuse. Déjà le vélo m’apportait une sorte d’euphorie, comme un buzz de drogue douce. Les paupières à moitié fermées pour empêcher les bibittes de me crever les yeux, mais la bouche tout grande ouverte parce que je riais trop. « Plus vite maman ! », « Plus vite ! », et ma mère pédalait, pas nécessairement plus vite, mais juste assez pour me faire sentir comme si j’avais des ailes. Je faisais des courses avec les oiseaux, que je gagnais évidemment toujours. Je m’amusais à lancer vigoureusement le paquet de cigarettes, des Peter Jackson, que ma mère gardait dans la poche arrière de son tout petit short blanc, qu’elle agençait habituellement avec une camisole mauve qui allait à merveille avec son Peugeot mauve circa 1971… Faut croire que j’avais déjà la cigarette en dédain. J’étais crampée dans mon petit siège d’enfant, tandis que ma mère, elle, jurait, mécontente de toujours devoir faire demi-tour afin de récupérer son or goudronné. J’adorais faire des tours de vélo avec ma mère. Je l’entendais souvent fredonner les chansons de Kenny Rogers ou d’Elvis qu’elle adorait à l’époque. Et moi, je riais toujours plus. Mon enfance était facile. Je n’avais qu’à suivre la route, le chemin que ma mère décidait de prendre. Ce n’est pas comme si j’avais vraiment le choix de toute façon.
Et c’est l’une des seules fois où je n’ai fait qu’un avec ma mère, où la chimie était à son maximum. Ce n’est évidemment plus le cas aujourd’hui. Mes rides, je les fais désormais tout seule, Kenny Rogers et Elvis ont cédé leur place aux Wolf Parade, Stars, Tegan and Sara, The Raveonettes, Cookie Dingler et autres que je chante à tue-tête sans me soucier des fausses notes. Je souris toujours autant, même que je ris parfois alors que je pédale comme s’il n’y avait aucun lendemain. Je ne sens plus mes cuisses tant elles sont enivrées, hypertrophiées par la puissance; je me sens à nouveau voler, mais cette fois-ci, de mes propres ailes. Et assise à califourchon sur mon magnifique vélo de course rouge, je pédale, inarrêtable.
(pédale, pédale, pédale, plus vite, plus vite, plus vite, toujours plus vite)
Le fleuve est tranquille, les oiseaux se déplacent en silence, le seul son audible est celui des roues qui frottent en cadence sur l’asphalte bétonné, le cliquetis de la chaîne qui change de pignon, ma respiration qui se fait de plus en plus courte et de toutes petites larmes qui coulent le long de mes joues.
Je n’ai rien d’autre à ajouter. Je me concentre à pédaler mon passé avec vélocité.
1 comment juin 29, 2008